Programmeur, un métier qui tend à disparaître depuis 40 ans
Il ne se passe pas une semaine sans voir passer une "preuve" du remplacement des humains par des machines pour la fabrication de logiciels. La forme change (les capacités d'un nouveau modèle, un nouveau framework d'orchestration d'agents, une formation pour coder la même appli en 10 minutes au lieu de 10 jours...) mais, étrangement, les humains restent. Les entreprises qui vivent de l'IA n'ont d'ailleurs jamais autant recruté. Sur 2025, c'est +75% pour OpenAI, +148% pour Anthropic, +187% pour Perplexity... (chiffres LinkedIn)
Ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas des licenciements à d'autres endroits. Sur les 2 ou 3 dernières années, il y a eu, dans le secteur de la "tech" de grosses vagues de suppression de postes, des réductions drastiques sur les embauches. Mais, même là, le nombre d'employés reste globalement stable voire en légère augmentation.
Le métier de "programmeur" qui, au sens strict, désigne une personne qui prend des spécifications précises écrite en langage humain et les transforme en un langage interprétable par la machine, est en train de disparaître. C'est un fait. Mais ça n'a rien de nouveau. C'est une tendance qui dure depuis au moins 40 ans. L'IA générative est peut être en train de planter le dernier clou du cercueil mais elle est loin d'en être la cause.
J'ai découvert les métiers de l'informatique quand j'étais au lycée, à la fin des années 80. A l'époque, on parlait déjà de la disparition du métier de programmeur. On parlait aussi de la transformation des métiers liés à l'informatique.
Regardons un polycopié qui servait de support de cours sur ces métiers de l'informatique.
On y trouve une classification des métiers issue d'un article du journal Le Monde paru en 1986.
- les informaticiens à forte coloration technique : concepteurs de réseaux, ingénieur système, analyste ou programmeur système
- les informaticiens tournés vers les applications Ingénieur logiciel, chef de projet, analyste, analyste-programmeur, bureautique, micro-informatique
- les spécialistes à vocation commerciale : ingénieur commercial, technico-commercial, vendeur-conseil, technicien de maintenance
- les nouveaux métiers : spécialiste I.A., cogniticien, responsable-sécurité, génie logiciel. administrateur de données...
Les termes sont désuets. Plus personne de parle d'analyste programmeur. Mais on n'est pas complètement dépaysé même 40 ans après. Certains "nouveaux" métiers de l'époque ressemblent fortement à des métiers qui paraissent encore nouveaux en 2026 : machine learning engineer, RSSI, tous les métiers autour de la data...
On y trouve aussi une tendance actuelle qui n'est pas très éloignée de ce que l'on nous promet aujourd'hui : la disparition annoncée des programmeurs, la nécessité d'avoir un panel de compétences élargi pour ne pas devenir obsolète...
- élévation générale du niveau de compétence et de formation initiale
- intégration accrue de l'informatique à l'entreprise
- accroissement des besoins en personnel multi-compétent (ingénieur technico-commercial, spécialiste informatique-gestion...)
- nécessaire reconversion du personnel pour suivre l'évolution rapide du matériel et des logiciels
- création de nouveaux métiers, parfois très spécialisés (concepteur de bases de données, contrôleur de réseaux, cogniticien...)
- régression de certains secteurs (programmeurs, analystes-programmeur), liée a l'élévation du niveau général de la formation, et à l'intégration à l'entreprise.
On est dans une situation paradoxale où :
- une description de l'évolution des métiers de l'informatique d'il y a 40 ans apparaît comme étonnament d'actualité
- les changements actuels sont vécus, par nombre de personnes travaillant dans l'informatique, comme étant un changement radical du monde qu'ils connaissent
Mon explication personnelle est que :
- la tendance globale de l'évolution des métiers et de la disparition des métiers les moins qualifiés de l'informatique a toujours existé
- pendant la décennie 2015-2025, cette tendance a été occultée par des phénomènes inverses induits par une demande inhabituellement forte sur le marché de l'emploi informatique
Cette demande s'est caractérisée par
- une ruée vers les applications webs et mobiles qui a fait exploser le nombre de lignes de codes produit
- une hyper spécialisation des compétences dans les équipes concernées : développeur react, développeur angular, développeur android, développeur iOS, etc. - mais aussi "scrummaster" ou "product owner"
- une diminution de la barrière du niveau de formation à l'entrée : on devient développeur web en 3 mois, on devient scrummaster après une certification, etc.
Cette période là est terminée. Le développeur web de 2026, c'est l'analyste programmeur de 1986.
- Poste : Analyste Programmeur
- Description : Établit les dossiers techniques nécessaires à la programmation et à l'exploitation. Réalise tout ou partie des unités de traitement (programmation, mise au point, note d'utilisation)
- Marché du travail : Offres encore assez nombreuses mais tendance à la baisse
Certains métiers vont disparaître car leurs compétences vont être intégrées à des métiers aux périmètres plus larges. C'est le sens de l'histoire. Ça l'a toujours été, ou presque.
Il y a toujours eu besoin de plus en plus d'humains pour fabriquer des logiciels et ça va encore continuer pendant un bon bout de temps.